Podcast AD2S – Haute intensité : préparer le MCO de combat côté industrie
26 février 2026 - Airbus Defence and Space face à la haute intensité : anticiper la perte de « maîtrise du tempo »
Lors de la table ronde AD2S du 13 janvier dernier dont le thème était « Le défi du MCO de combat face à un engagement de haute intensité », l’intervention de Julien Köhli, Head of French Airbus Services Centers chez Airbus Defence & Space, a proposé une lecture industrielle de ce que représente concrètement un engagement de haute intensité pour un acteur majeur du soutien aéronautique militaire. C’est donc la vision d’Airbus « acteur du maintien en condition opérationnelle et du soutien des forces » et non d’Airbus l’avionneur qui est ici présentée.
Industrie et HI : une véritable prise de conscience post-Orionis 2023
Julien Köhli a, en premier lieu, souligné le changement de paradigme intervenu chez Airbus au cours des dernières années. Sous l’impulsion directe de la France, et plus particulièrement à la suite de l’exercice Orionis 2023, l’industriel a en effet pris la mesure de ce que signifie réellement la haute intensité pour le MCO. Une prise de conscience ni abstraite, ni théorique, et qui est née d’échanges approfondis avec les forces, en particulier avec l’armée de l’Air et de l’Espace, autour de scénarios crédibles d’engagement majeur…
C’est dans ce contexte qu’Airbus a lancé, il y a un peu plus d’un an, un projet spécifique dédié au MCO de combat, baptisé HIC pour « High Intensity Conflict » et dont l’ambition est bien de préparer l’entreprise à « faire autrement », en rupture avec le cadre du temps de paix, lorsque celui-ci ne permet plus de répondre aux exigences opérationnelles. Ce projet s’inscrit de fait dans une démarche plus large, articulée avec d’autres travaux internes et européens, visant à dépasser le seul champ du MCO pour interroger l’ensemble des processus industriels concernés par un conflit de haute intensité.
Un point central de l’intervention concerne la diversité des scénarios étudiés. La haute intensité ne se caractérise pas par un modèle unique, mais par une pluralité de configurations, variables dans leur déclenchement, leur durée, leur intensité et leur localisation géographique. Si certaines convergences relatives à la compréhension de la haute intensité et aux réponses à donner existent entre nations, notamment européennes, des différences notables subsistent quant à la perception de l’adversaire et aux théâtres d’engagement prioritaires. Airbus travaille ainsi sur plusieurs scénarios, dont l’un reflète étroitement la vision française issue des travaux conduits depuis ORIONIS 2023. Cette proximité avec les forces explique l’avance dont bénéficie directement l’industriel dans la structuration de son projet.
Mais si la conflictualité en Europe constitue naturellement un axe majeur de réflexion, celle en Indo-Pacifique s’impose également, avec des partenaires comme l’Australie particulièrement attentifs à l’évolution des rapports de force régionaux. L’enjeu pour Airbus n’est donc pas de produire une réponse unique, mais de construire des capacités adaptables, capables de s’ajuster aux besoins des différents acteurs. « On essaie de capturer tous ces besoins pour essayer de faire une réponse qui ne sera pas forcément commune, mais au moins qui conviendra au plus grand nombre, et on adaptera en fonction des différents acteurs », explique ainsi Julien Köhli.
Avec une flotte d’environ 1 500 aéronefs conçus, produits et mis en service par Airbus Defence and Space, la société doit ainsi opérer des arbitrages. Le périmètre du projet HIC couvre environ 60 % de cette flotte globale, mais concentre l’effort sur les plateformes jugées les plus susceptibles d’être engagées en haute intensité, à savoir « 100 % des ravitailleurs MRTT, 100 % des A400M et la quasi-totalité des Eurofighter à quelques unités près ». Cette mobilisation est le reflet d’une réalité opérationnelle, au sein de laquelle les aéronefs de transport, de ravitaillement et de projection jouent un rôle central dans la conduite d’un conflit majeur, tant en termes de génération rapide de forces qu’en termes d’inscription dans la durée.
Aller au-delà de la réponse logistique pour compenser la perte de maîtrise du tempo industriel
L’une des ruptures majeures induites par la haute intensité est l’absence de capacité d’anticipation sur le tempo face à l’incertitude de la guerre : « Quel sera le temps de préparation que l'on aura à partir du déclenchement ? Et quelle sera la longueur de la chaîne logistique ? » Autant de questions auxquelles aucune réponse certaine ne peut être apportée et qui supposent donc une approche par scénarios visant à anticiper le pire et à maximiser la capacité à tenir dans la durée. La seule certitude est que la HI se traduit par une augmentation brutale des besoins, qu’il s’agisse de logistique, de capacités industrielles, de ressources humaines ou de déploiement géographique.
Les dispositifs actuels, très centrés sur des bases majeures (« Main Operating Bases »), pourraient se révéler inadaptés en cas de conflit HI et pourraient laisser place à des structures plus petites et dispersées, utilisant des plateformes civiles ou militaires inhabituelles, parfois éloignées des schémas logistiques traditionnels conformément à la stratégie « French ACE » ( « Agile Combat Employment » ) de dispersion.
« On ne pourra pas répondre à la HI. Le projet tel qu'on le mène a identifié des points qui font que, si on reste en l'état, on n'arrivera pas à répondre (…). Une approche uniquement par les stocks ne pourra pas répondre non plus à la HI. (…) le matériel est une variable essentielle, mais clairement la robustesse de la supply chain et la montée en puissance qui seraient nécessaires, s'il n'y avait qu'une réponse logistique, ne pourraient pas être mis en œuvre », constate en effet le directeur d’Airbus D&S qui souligne ainsi les limites d’une approche exclusivement logistique, laquelle ne permettrait pas d’absorber les volumes, les délais et les ruptures induites par un conflit majeur.
Cette réflexion dépasse la société Airbus elle-même. Si l’industriel est prêt, qu’en est-il de l’ensemble de sa chaîne de fournisseurs ? L’enjeu est donc d’embarquer toute la supply chain jusqu’à des niveaux relativement bas, afin qu’elle soit, elle aussi, préparée à soutenir l’effort dans la durée.
Vers une nouvelle acculturation des ingénieurs
Navigabilité, contrôles export, procédures douanières constituent aujourd’hui des cadres incontournables en temps de paix. En situation de haute intensité, ces réglementations peuvent cependant devenir des freins majeurs, voire bloquants. Sans remettre en cause les principes fondamentaux de sécurité, Airbus explore malgré tout les marges d’adaptation possibles. L’enjeu n’est pas de s’affranchir des règles, mais de savoir gérer le risque de manière consciente, maîtrisée et documentée, en lien étroit avec les forces. Structuré autour de 52 sous-projets, le projet HIC donne ainsi la priorité à la gestion des risques aéronautiques, envisagée sous plusieurs angles.
Le développement d’outils d’aide à la décision vise dans cet esprit à autonomiser les forces sur le théâtre, en leur donnant accès à des référentiels, des solutions pré-existantes et des procédures adaptées aux dommages de combat. L’effet gagnant-gagnant de cette évolution s’avère double : raccourcir la boucle décisionnelle côté forces, et par effet vertueux, « libérer de la ressource engineering chez [Airbus], qui pourra alors se concentrer sur des problématiques qui ne seront et qui ne pourront pas être traitées soit par un outil, soit par de la documentation. »
Au-delà des outils, Julien Köhli souligne la dimension profondément humaine et culturelle de cette transformation. Ingénieurs, techniciens et partenaires industriels ont été formés (et « biberonnés » ) pendant des années dans un cadre de navigabilité très normé, laissant peu de place à l’écart. La haute intensité impose pourtant d’être capable, le moment venu, d’adopter d’autres réflexes. Les exercices jouent un rôle essentiel d’acculturation, mais, de son point de vue, ne suffisent pas. Il faut désormais « passer à l’échelle » correspondant à la HI, structurer des formations, préparer les personnels, voire réfléchir au statut d’équipes civiles susceptibles d’intervenir à proximité des zones de combat.
Assurer une continuité de service même en conditions dégradées fait également partie des réflexions engagées dorénavant côté industriel avec la volonté là encore d’« embarquer toute la supply chain » dans cette démarche : « Si Airbus est prêt, c'est très bien. Quid de sa supply chain ? Donc il faut qu'on arrive à embarquer toute la supply chain jusqu'à un niveau relativement bas, pour qu'elle aussi soit prête et qu'elle puisse nous soutenir et soutenir [les forces] in fine dans la haute intensité. Donc c'est un travail assez titanesque d'acculturation, de discussion pour voir quelles sont les solutions que la supply chain peut amener. (…) Aujourd'hui, on digitalise, on a beaucoup d'outils, on communique beaucoup. Comment devons-nous faire demain si ces outils-là tombent, si on n'arrive plus à communiquer, (…) il va falloir proposer des solutions le jour dit, si tout cela s'effondre. »
Pour Julien Köhli, il est ainsi nécessaire d’ « activer une nouvelle gouvernance qui permette de répondre à la haute intensité » et en vue de laquelle le travail de définition, de formalisation et d’entraînement doit être engagé dès maintenant.
Ce podcast offre ainsi un éclairage rare sur la manière dont un grand industriel européen se prépare à la réalité concrète de la guerre de haute intensité. Il illustre le rôle moteur joué par la France dans cette dynamique et met en évidence la profondeur des transformations requises pour que le MCO de combat puisse, le jour venu, soutenir durablement l’action des forces.
Par Murielle Delaporte
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