Podcast AD2S - Haute intensité : soutenir dans un environnement contesté
Le 11 mai 2026 - A la croisée des cultures industrielle et opérationnelle, Gilles Gaillot, Directeur Stratégie & Marketing de Thales DMS France, a invité son audience à penser la haute intensité du soutien au-delà de la haute intensité comme phénomène militaire en basant son intervention sur le constat suivant : dans un environnement désormais contesté, l’industrie elle-même est une cible.
Gilles Gaillot a rappelé que la haute intensité commence par une lecture des événements à venir, des formes de confrontation auxquelles il faudra faire face, et surtout de « ce qu’il faudra dépasser pour durer ».
Faire face à la haute intensité : passer d’une culture de Formule 1 à une résilience véritable
Pour qualifier cette réalité, Gilles Gaillot a procédé selon une analogie issue des démarches de « design thinking », posant des mots-clés sur un tableau, tels : « suractivité, surintensité, dommages de combat, attrition, projection, mais aussi dispersion, capacité à durer, protection, résilience ».
A ces termes déjà largement évoqués au cours de la table ronde, il en ajoute un, structurant : celui d’environnement contesté. Cette notion, de plus en plus présente dans les réflexions doctrinales, notamment aux États-Unis, s’applique désormais pleinement au soutien. Il ne s’agit plus seulement d’opérer dans un environnement opérationnel contesté, mais bien dans un environnement de soutien contesté.
La haute intensité ne concerne donc pas uniquement les forces armées. Elle s’étend à l’ensemble du continuum de sécurité et de défense « NSO / NSI » allant du besoin opérationnel jusqu’à la base industrielle et expose l’outil militaire à une vulnérabilité accrue sur toute sa profondeur industrielle.
Ce constat conduit Gilles Gaillot à interroger ce qui est, pour l’industrie, l’enjeu central de la transformation à venir, à savoir la capacité d’agilité. Les retours d’expérience récents, en particulier ceux issus du conflit en Ukraine, montrent que l’innovation ne se joue plus sur des cycles longs, mais sur des rythmes hebdomadaires, voire infra-hebdomadaires. Et cette accélération concerne l’ensemble du continuum, pas uniquement les tactiques opérationnelles.
Or, l’agilité n’est pas le réflexe premier de l’industrie de défense, dont l’organisation s’apparente davantage à une machine optimisée pour l’efficience maximale et aux principes régissant les « stands de Formule 1 ». « Ayant pour religion les méthodes Lean », cette organisation industrielle est conçue pour traiter des données d’entrée connues, stabilisées, et pour éliminer toute forme de friction. Les « grains de sable » ne font pas partie du modèle.
Les crises récentes, comme celle du Covid-19, ont montré que l’industrie savait encaisser des chocs ponctuels. Mais la haute intensité impose autre chose : non plus absorber un incident isolé, mais fonctionner durablement dans l’incertitude et sous contrainte permanente. Il faut passer d’une logique d’efficience à une logique d’efficacité. La question de la résilience devient en ce sens centrale et Gilles Gaillot l’illustre par un exemple très concret : l’incendie majeur survenu en janvier dernier sur le site Thales de Brest, susceptible d’impacter directement l’activité industrielle.
Depuis 2020, Thales a investi plus de 700 millions d’euros pour sécuriser sa « supply chain », car la défaillance d’un seul maillon peut avoir des répercussions majeures. Cette prise de conscience se traduit par plusieurs axes de travail : sécurisation des composants critiques, réflexion sur l’accès futur aux terres rares, réinternalisation de certaines capacités de production en France (notamment dans le domaine des circuits imprimés) et accompagnement renforcé des sous-traitants. Il s’agit dorénavant d’être capable d’encaisser des chocs dont la nature même est inconnue à l’avance, car la seule certitude, en haute intensité, est que les événements ne se dérouleront jamais comme prévu.
Revenir à une logique de disponibilité de mission et d’ « accompagnement au quotidien »
Gilles gaillot a réaffirmé le fait que le soutien était une capacité militaire, à savoir pas seulement ce qui permet de rendre une autre capacité disponible, mais une aptitude autonome à se projeter, à durer, à dissuader, à produire des effets. Mettre le soutien à ce niveau revient à reconnaître qu’il est constitutif de la puissance militaire elle-même. Une évolution doctrinale aujourd’hui très visible dans certaines approches internationales, notamment américaines, et qui l’est beaucoup moins dans d’autres modèles, russes ou chinois. Mais cette asymétrie pourrait évoluer, de son point de vue.
Cette reconnaissance implique une responsabilité nouvelle pour l’industrie, qui devient actrice à part entière de la capacité militaire, et non simple prestataire. Comment transformer l’outil industriel pour répondre à une telle évolution ? Pour Gilles Gaillot, cette transition est souvent associée à une crainte de surcoût. Or, l’approche classique par les stocks apparaît, dans le domaine aérien, à la fois irréaliste sur le plan industriel et inatteignable financièrement. Il faut donc inventer d’autres modes de fonctionnement.
C’est dans cette perspective que s’inscrivent les travaux menés sur le jumeau numérique du soutien, la maintenance prédictive, ou encore l’exploitation avancée des données. Ces outils permettent d’éviter une logique de stockage massif, en anticipant les besoins et en adaptant les réponses.
La gestion du risque opérationnel (GRO) constitue également un levier essentiel. Elle autorise des réparations différentes, plus rapides, déjà expérimentées avec succès lors des exercices ORIONIS. Mais elle suppose de bousculer des cultures profondément ancrées dans le respect strict des processus et des manuels.
Les exercices démontrent que l’industrie sait sortir du cadre lorsque la situation l’exige. Mais une fois la pression retombée, les organisations tendent naturellement à revenir vers leurs processus optimisés. C’est toute la question de la pérennisation qui se pose : comment passer de l’expérimentation ponctuelle à une organisation structurée de la haute intensité ?
Pour Gilles Gaillot, la réponse passe par des référentiels clairs. Dans le monde militaire, ce sont les plans et les ordres. Côté industriel, ce sont les contrats. Il ne s’agit pas de prétendre que tout peut être prévu contractuellement, mais de disposer d’une base suffisamment solide pour permettre l’adaptation, sans retomber dans une logique de « process de Formule 1 ».
Les travaux engagés par la DMAé, à travers les contrats verticalisés, puis les contrats globaux de soutien, vont précisément dans ce sens : créer un cadre robuste, évolutif, sur lequel bâtir une véritable capacité de soutien en haute intensité. Enfin, Gilles Gaillot met en lumière un glissement conceptuel majeur : le passage d’une logique de disponibilité de flotte à une logique de disponibilité de mission. Avoir des équipements disponibles ne suffit pas si l’ensemble du système ne permet pas de réaliser la mission opérationnelle. Le soutien doit donc être pensé au niveau du système de mission, et non plus uniquement à celui des plateformes.
Cette approche, initialement conçue pour la haute intensité, tend d’ailleurs à irriguer d’autres formes d’engagement. Les outils et méthodes développés pour le « grand soir » trouvent progressivement leur place dans le soutien quotidien, au bénéfice de détachements spécifiques ou d’opérations sous contrainte. Cette évolution appelle, là encore, une formalisation contractuelle accrue, afin de permettre à l’industrie d’accompagner les forces de manière fluide, efficace et durable.
Au travers cette intervention, Thales apporte une contribution essentielle à la réflexion collective : la haute intensité n’est pas seulement une question de volume ou de cadence, mais une transformation profonde des logiques industrielles, où le soutien devient un champ de confrontation à part entière. Dans un environnement de soutien contesté, la capacité à durer, à s’adapter et à décider vite devient, pour l’industrie comme pour les forces, une condition de la supériorité opérationnelle.
Par Murielle Delaporte
Illustration : jumeau numérique © Thales, https://www.thalesgroup.com/en/advanced-technologies/simulation
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